Antiquité chinoises : Introduction à la laque et sa restauration

Depuis 1995, Rue de Siam restaure des meubles et boiseries chinoises.

Avec nos « maîtres laqueurs », nous avons travaillé à retrouver les techniques perdues durant la période difficile que vécut la Chine au début du siècle précédent, puis abandonnées au nom de la modernité.
Ce travail de recollection des techniques passées et le geste artistique de l’étirement de la laque donnent à nos meubles une note particulière, un style propre à Rue de Siam.

La laque naturelle a trois qualités inégalées : 

  • un vernis de protection, 
  • dont la douceur appelle le toucher, le besoin de ressentir, 
  • qui crée des jeux de lumière fascinants.

Panneaux laqués, Vème siècle, conservé au musée de Datong.

La laque protège

La laque est d’abord une matière légère, très solide ; une invention chinoise remontant au Néolithique. Avant d’être adorée pour son esthétique, elle fut d’abord utilisée pour sa capacité à protéger les objets utilitaires en bois, la vaisselle, les armes, les meubles et pièces d’architecture, les instruments de musique, le mobilier funéraire, etc. 

Si, à l’état naturel, la laque sèche difficilement en raison de son épaisseur, dès 7 000 avant JC, l’être humain va apprendre à l’utiliser en superposant de multiples couches très fines. L’art de la laque utilise les propriétés naturelles de la matière pour la sublimer par un lent et patient travail. 

Les premières passes de laque sont très adhésives et fusionnent avec le support dont elle renforce la résistance aux chocs. Elle est aussi imperméable et protège de l’humidité les supports en bois ou en bambou.

Les laques chinoises sont d’une très grande variété de style. Toutes sont douces et lumineuses. Rue de Siam.

La laque est douce, aromatique.

Grand coffre chinois du Gansu laqué rouge, motifs floraux et lions tibétains. Meuble Rue de Siam.

La douceur est une sensation du toucher, c’est un échange entre la peau et la matière. 

La peau parachève le lissage de laque ; le dernier ponçage se fait à la paume de la main. 

La laque transmet à la peau ses propriétés curatives. 

La laque est une merveilleuse matière aromatique : une barrière écologique contre les insectes, champignons et bactéries. C’est la fonction naturelle des latex qui sont créés par certains arbres pour cicatriser les incisions de l’écorce. 

À l’état naturel, en raison de son potentiel aromatique, la laque peut provoquer des réactions cutanées, qui sont connues de ceux qui la récoltent. Mais après séchage, c’est une matière saine depuis toujours utilisée pour réaliser de la vaisselle, comme au Japon pour des bols à thé de grande valeur, ou en Birmanie où un récipient en laque est le seul bien de certains moines mendiants. 

D’ailleurs, la pharmacopée contemporaine utilise nombre de latex, et certaines pilules médicamenteuses sont enrobées de gomme laque. 

Tirée d’une sélection d’arbres rares, la laque, comme les bois aromatiques, est une matière magique que le corps aime.

Nous nous souvenons d’un merveilleux article sur la laque du site Dotapea, dont voici un extrait: « La limpide laque de Coromandel présente des ressemblances avec certaines peintures en glacis occidentales, mais offre des sensations nouvelles dont la plus surprenante concerne le sens du toucher. Sa brillance naturelle est de l’ordre du phénoménal : on dirait un liquide, même quand elle est sèche. Cette propriété est peut-être à l’origine de son nom puisque AQUA, KWA, LAC désigneraient, dans toutes les langues humaines malgré quelques variations, l’EAU. »

En effet, la laque invite à la sensation tactile.

« Faites à la main, les laques sont faites pour la main. » Cette ancienne expression signifie que les yeux seuls ne peuvent pas apprécier la matière, le toucher est essentiel à l’expérience.

La laque est d’une brillance translucide extraordinaire.

À l’image de l’eau, la laque renvoie des couleurs changeantes, des profondeurs et variations de lumière fascinantes. Le mot découle du sanscrit lâkshâ ; il a donné son nom à la déesse Lakshmi, née de la mer des Laquedives, d’une transparence inouïe, d’où les dieux tiraient le nectar d’immortalité. 

C’est ce sfumato, que la laque apporte aux œuvres ; une transparence fluide qui se joue de la lumière et du temps. Et chaque atelier à chaque période avait ses propres recettes. 

Nous pouvons séparer les laques en deux groupes : 

les laques végétales : Tsi-chu, ou qi en chinois, ou souvent appelée Sumac (bien que cela soit très éloigné de l’épice du même nom de la côte est de la méditerranée), Urushi, vernis du japon. Les laques végétales sont élaborées à partir du latex de certains arbres dont l’écorce est incisée. Le latex n’est pas de la sève, mais une substance de cicatrisation créée par le végétal. Un arbre laquier ne produisant pas plus de deux cent grammes de laque par an, la rareté de la matière première en explique le prix.  Comme pour les latex, les laques sont récoltées par insision de l’écorce, qui laisse couler un liquide blanc. C’est cette origine végétale que nous préférons lors de la restauration de nos antiquités chinoises.

Les laques proviennent de différentes régions d’Asie, chacune exploitant des essences différentes. 

La laque chinoise (Tsi-chu), dite aussi Vernis du Japon est produite par le Toxicodendron vernicifluum, Rhus verniciflua.

La laque de Bornéo, dite aussi laque de bois de rose ou laque birmane, est produite par le Gluta usitata, Melanorrhoea usitata Anacardiaceae.

La laque vietnamienne est produite par le Gluta laccifera Toxicodendron succedaneum, Rhus succedanea.

les laques animales, produites par un insecte (kerria lacca, coccus lacca ) pour la création de leurs nids sur le tronc de ficus et aleurites. Un des centres de production est la forêt de Kusmi au sud du Népal. On en trouve aussi en Thaïlande , en Birmanie, au Sri Lanka et aux Maldives-Laquedives (d’où le nom). Ces laques sont généralement appelées Gommes Laques, seedlac, ou shellac en anglais.  Ces vernis sont solubilisés dans le l’alcool éthylique. La gomme laque est aussi utilisée comme matière solide ; elle servit ainsi à fabriquer les premiers disques pour gramophones.

Contrairement aux laques  végétales tirées de latex, la gomme laque n’est pas utilisée en épaisseur, mais uniquement comme vernis de finition (coating).

Meubles chinois. Laque usée qui laisse voir des couches plus claires sous la surface.

La laque compte de nombreux bienfaits.

La laque est imperméable, insecticide, résiste très bien à la chaleur et à l’érosion ; c’est pourquoi elle fut utilisée comme vernis de protection pour les objets de valeur. Dans les premiers temps, elle était d’origine sauvage et donc très rare car un arbre ne produit dit-on que 200 grammes de gomme brute par an.

La laque est utilisée pour protéger des sculptures en bois et rehausser leur force spirituelle.

 Ci-contre une Porte malaise en teck du ACM, ainsi qu'une Merveilleuse armoire en bois massif du Musée Guimet

 Ci-contre une Porte malaise en teck du ACM, ainsi qu’une Merveilleuse armoire en bois massif du Musée Guimet

Notons enfin que les premiers disques 33 tours furent gravés sur des galettes de gomme laque. Et en interrogeant nos souvenirs, les plus vieux d’entre nous se souviennent de la fascination que l’objet même de ces disques de gramophone exerçait sur nous. C’était la magie d’une matière inégalée.

Ponçage artistique ou domestique pour les meubles chinois anciens ?

L’art de la laque est avant tout celui du ponçage.  Après séchage de chaque passe de laque l’œuvre est poncée avec des poudres de pierre, pour finir par la peau de la paume de main.

Le ponçage a trois effets :

  • Il renforce la solidité de la laque.
  • Il en augmente la brillance, la transparence et la douceur en aplatissant les minuscules écailles qui composent la laque.
  • C’est un raccourcissement artistique du temps, du vieillissement naturel, de l’usure qui laisse par endroits apparaitre des couches de teintes différentes.

Il permet de remonter le temps, de révéler les couches antérieures. Les japonais ont mastérisé ce process ; parmi leurs techniques les plus admirées il en est une qui consiste à peindre des motifs sur un fond de laque, puis de recouvrir l’ensemble de passes opaques, puis de poncer partiellement pour révéler le dessin.

Armoires chinoises anciennes en cours de restauration. La pellicule blanche est le résultat d’un ponçage.

Armoires chinoises anciennes en cours de restauration. La pellicule blanche est le résultat d’un ponçage.

Buffet chinois ancien avant et après restauration par les équipes Rue de Siam
Buffet chinois ancien avant et après restauration par les équipes Rue de Siam

Buffet chinois ancien avant et après restauration par les équipes Rue de Siam

Les meubles chinois étaient relaqués régulièrement à la saison chaude et humide. Or, d’une année sur l’autre, les pigments différaient en composition et en quantité ce qui modifiait la teinte des couches superposées. 

Dans la vie plus que centenaire d’un meuble, nous voyons aussi que les générations suivantes les re-laquaient parfois dans des teintes radicalement différentes. 

Contrairement aux « œuvres d’art » qui ne sont que regardées, les meubles et objets usuels étaient naturellement « poncés » par la vie domestique. Nettoyages, frottements et chocs sont l’art du quotidien qui use la laque parfois jusqu’au bois. Et c’est ainsi que la vie du foyer révèle le passé du meuble et que la laque prend vie dans un corps, une peau qui n’est plus uniformisée. 

C’est la vie de la famille qui donne de l’esprit aux meubles.

Depuis plus de 25 ans, Rue de Siam valorise ces effets lumineux créés par des strates de vie anciennes. C’est ce souvenir qui pour nous est de l’Art.

L’usure des couches superficielles laisse voir des teintes différentes en profondeur.

Meuble chinois. Souvent nous préférons les décors usés, passés à ceux très clinquants des pièces parfaitement conservées. Rue de Siam

Notre travail de restauration des antiquités chinoises.

La restauration des meubles laqués requiert une succession d’étapes précises. Mais la maîtrise technique n’est rien sans le geste artistique. Le laqueur intervient sur une matière vivante qui, maltraitée, blanchit et se trouble. C’est un art de jeu de transparences et de couleurs, d’étirement et de ponçage, de magnifier un veinage de bois ou une peinture.

Il faut d’abord nettoyer la pièce. Ce n’est pas juste passer un coup d’éponge ; c’est en soi un procédé qui va fortement impacter le rendu final. En effet, les meubles anciens sont souvent recouverts de suie dégagée pendant des dizaines d’années par les cheminées des habitations. Par ailleurs, les meubles ont souvent été victimes de restaurations mal faites, de rajout de peintures et vernis inconsidérés.

Il faut donc nettoyer pour revenir à un « état antérieur ». Le choix de l’arrêt du nettoyage et du ponçage est ainsi déterminant.

Nous partons de là. Cela fait peur, mais c’est notre expérience de voir la qualité sous la poussière, de deviner ce qu’était le meuble, et ce qu’il deviendra.

Nous nettoyons et ponçons les peintures superflues, afin de laisser voir le bois sous la laque ancienne.

Parfois les teintes passées n’ont plus d’intérêt et le décapage est total. Le plus souvent, nous laissons une ancienne patine – alors matte et terne – mais une fois revernie, elle laissera voir des variations inégalables par tout autre procédé de finition.

Ce n’est qu’après un parfait séchage que le meuble est confié au laqueur qui va jouer des manques et des transparences pour recréer l’esthétique du meuble.

Entre chaque passe, chaque étirement de laque, le meuble est poncé ce qui produit une engobe blanche qu’il faut à chaque fois nettoyer à l’alcool à vernir.

L’ensemble du processus se fait à la main, au tampon à vernir.
En fonction des styles et des pièces, 8 à 10 passages sont nécessaires pour obtenir l’épaisseur souhaitée.

Entre chaque étirement, il est nécessaire de laisser la laque sécher. Et ce séchage de la gomme laque est une vraie gageure. Nous avons mis des années à en comprendre le fonctionnement, à en maitriser la technique.

Soit nous devions énormément diluer la laque et nous obtenions alors un vernis au tampon occidental ; ce qui est déjà un beau résultat mais ayant trop de finesse pour la profondeur que nous recherchions.
Soit souvent la laque se troublait et donnait un rendu blanc opalescent.

Les techniques se perdent à grande vitesse dans un pays en révolution, et plus personne en Chine ne savait nous donner les raisons de ce trouble. Il nous a ainsi fallu des années de recherche pour comprendre.

Le point de départ a été de nous interroger sur les raisons de cette pratique dont les anciens se souvenaient : dans les maisons bien tenues, les meubles étaient relaqués une fois l’an. Et cet entretien intervenait à la période la plus chaude et la plus humide de l’année. Dans le même temps nous avons travaillé en France, à comprendre l’utilité de la température et de l’hygrométrie. En effet si la plupart des vernis modernes réclament une température minimale de 15°C, pour la gomme laque il faut allègrement monter à 30°C (et ce n’est pas simple d’obtenir cette température en France en hiver dans un atelier très peu isolé).

Puis nous avons constaté que, certains mois, le laquage était parfait alors qu’à d’autres, l’étirement était laborieux, le séchage imparfait, les auréoles blanches fréquentes.
Pendant quelques années, nous avons donc suspendu le travail de laquage pendant la saison froide et sèche. Puis nous avons construit une salle spéciale à la fois chaude et très humide.  C’est ce qui nous a permis d’obtenir cette épaisseur, cette profondeur inégalée. Tous les meubles y sont entreposés au moins huit jours entre chaque laquage.

Ainsi dans un climat au chaud et dans une humidité proche de celui de sa forêt tropicale d’origine, la laque vit et accepte les couches successives sans ternir. Nous pouvons donc l’étirer sans trop la diluer pour obtenir ce résultat.

Comparaison entre meubles laqués traditionnellement et meubles peints ou vernis

Tout ce travail nous semble indispensable pour que les meubles expriment le meilleur d’eux-même.

Au-delà de la sélection rigoureuse des pièces, la différence de qualité de restauration est évidente si on compare un meuble restauré par Rue de Siam à un autre sorti d’un atelier moins exigeant.

Deux bureaux en bois chinois : alors que l’un a été refait avec de la peinture, la gomme laque de l’autre laisse le bois et la patine ancienne s’exprimer.

Ainsi l’expérience de milliers de meubles restaurés et l’attachement constant à la qualité du travail traditionnel nous permettent de conserver et d’embellir l’essentiel : l’âme du meuble.

Cette âme est la conjonction de multiples interventions : l’esprit recherché par le-a commenditaire il y a bien longtemps ; la force de l’arbre ;  la technique et la main de l’artisan-ne ; les histoires absorbées par le meuble au cours de sa vie ; notre intervention pour préserver et magnifier l’avenir.

La laque est le médium dont la transparence permet de remonter le temps et d’envisager l’avenir.

Appliquée sur du bois, c’est une matière durable qui, à l’opposé des produits jetables, vit et s’entretient facilement.

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