Antiquités chinoises : Laques à motifs colorés

Après avoir découvert les différentes couleurs que peuvent apporter les laques naturelles aux meubles chinois anciens, plongeons dans la spécificité de certaines techniques ancestrales de laquage, entre peinture et gravure.

Meuble chinois. Fauteuil laque rouge incisée et laque polychrome, conservé au Musé Guimet. XVIII ème siècle.

Meuble chinois. Fauteuil laque rouge incisée et laque polychrome, conservé au Musé Guimet. XVIII ème siècle.

Style Tianqui, Diaotian : laque à motifs gravés et colorés

Sur laque noire, le contour des motifs est gravé et l’intérieur évidé puis recouvert d’une laque blanche (mélange de kaolin). De la laque colorée est ensuite appliquée au pinceau pour former le décor. Cette technique de laquage entre creux et peinture des motifs sur une base claire est connue en France sous le nom de Coromandel.

Les couleurs utilisées sont très variées ; rouge, jaune, noir, bleu et vert ; avec ou sans rehaut d’or.

Armoire chinoise ancienne laquée noire, décor en laque polychrome, (règne de Kangxi 1662-1722), conservée au Musée Guimet.

Le plus souvent, les motifs sont créés en laque épaisse et opaque, mais il arrive de trouver des pièces dont les décors sont peints très légèrement ; la laque étant alors translucide, la lumière la traverse et est reflétée par la surface blanche.

Petit meuble chinois laqué noir avec scènes de genre colorées. Meuble Rue de Siam.

Les laques du Gansu — Bouddhisme et Chamanisme

Dans les zones frontalières du nord de la Chine, une riche culture d’influences tibétaine, mongole et perse s’est développée à côté des traditions chinoises.

Panneau laqué tibétain. L’influence du Tibet sur le nord de la Chine est considérable.

Le sanctuaire le plus connu de cette culture sont les grottes de Mogao : 492 grottes décorées de peintures et sculptures à la gloire de Bouddha.

De tels monastères étaient aussi de gigantesques bibliothèques, et ces centres de production d’images sacrées. C’est pourquoi, dans cette région, l’art pictural fut démocratisé ; l’imagerie religieuse investissait tout, jusqu’aux meubles des temples et des habitations. 

Dans ce pays qui était la porte d’entrée des idées nouvelles, dans ce creusé de plusieurs cultures, la religion va évoluer vers un syncrétisme, une combinaison de pensées variées mélangeant le taoïsme, le bouddhisme et l’islam. La figuration religieuse va ainsi se détourner des classiques figurations des divinités et produire des œuvres qui, en apparence, vénèrent la nature : les nuages, les fleurs, les animaux.

En apparence seulement car derrière chaque objet se cache une symbolique très organisée :  

  • Le tigre (hŭ) : est homophone de hù qui signifie protéger. Ainsi d’animal dangereux le tigre devient gardien de la maison. Symbole de l’Est en Chine, sa couleur est le blanc. Dans le bouddhisme, il est un animal protecteur.
  • Le cerf ou la biche : fort de sa réputation de longévité, le cerf est souvent représenté avec le dieu Shouxing (Shoulao). C’est également le seul animal à pouvoir trouver le champignon lingzhi. Il personnalise aussi la douceur, les honneurs, de larges émoluments et l’avancement officiel, volontiers employé à ce titre dans des décors associé aux fonctionnaires.
  • Le lion (shizi) : animal protecteur de la Loi du Bouddha et des édifices sacrés, il incarne la paix et la prospérité. Sur certaines céramiques, il exprime également un souhait de réussite à la cour.
  • L’oiseau à longue queue : il signifie la longévité.
  • La pivoine : fleur de la richesse et des honneurs est très présente sur les tiroirs des meubles
  • La chrysanthème : fleurissant en automne, le chrysanthème symbolise persévérance et vertu. Il est fréquemment considéré comme l’un des symboles du lettré. Son association (anchun juhua) avec la caille (anchun) dans le thème décoratif « fleurs et oiseaux » transcrit de façon imagée l’expression « mener une vie paisible et prospère » (anju leye) et correspond à l’automne dans les « fleurs et oiseaux des quatre saisons ».

On remarquera que cette culture n’utilise pas les figures classiques du symbolisme Han comme la chauve-souris, la carpe, le cheval.

Buffets chinois du Gansu, où l’on devine des pivoines, oiseau à longue queue, lion et cerf.

Buffet chinois taoïste du Gansu, on aperçoit encore deux lions, des fleurs avec des oiseaux à longue queue, deux temples. 

Cette dissimulation était aussi le moyen d’échapper à la censure du pouvoir central qui dès le XVIIIème siècle va essayer de contrer les évolutions « sectaires ». Ainsi, les temples dédiés aux divinités des éléments et phénomènes naturels seront par exemple interdits ; de même que l’usage des talismans. 

Cette religion « de la nature » allait en effet à l’opposé de la culture Han qui ne reconnaissait que les temples consacrés aux personnages illustres. 

La lutte du pouvoir central contre ce Bouddhisme chamanique proche de la pensée mongole va s’accentuer à l’époque moderne, et la révolution communiste participera activement à faire disparaître toute notion religieuse dans l’imagerie régionale. 

C’est pourquoi les peintures de la plupart des meubles du Gansu sont effacées, grattées, floutées, transformées en images abstraites.

Meuble chinois. Beau dressoir de style Bouddhisme Chamanique du Gansu dont les éléments figuratifs ont été effacés.

Meuble chinois. Buffet du Gansu, décor floral peint sur toile.

Ce travail de la censure a été compliqué par la matière des peintures : la laque végétale qui a des propriétés de résistance incroyable. La laque, qui doit être appliquée en couches très fines pour sécher, adhère si bien au bois qu’il est extrêmement difficile de l’enlever complètement. Les meubles laqués du Gansu sont donc un lointain reflet d’une pensée religieuse tournée vers la nature que l’époque moderne a voulu effacer.

Et si le motif était en général peint à même le bois, parfois il était appliqué sur une toile collée.

© 2020 Rue de Siam, sarl.